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Incompréhensions, quiproquos et malentendus

L’histoire est pleine d’incompréhensions, de quiproquos, de malentendus et de hasards malheureux. Mais il existe une série de cas assez ironiques où c’est la traduction, ou plutôt le traducteur adéquat, qui a fait défaut.

Des pantoufles de verre :

On écartera ici les controverses plus discutables (puisque ce sont des controverses) dont la plus célèbre reste sur l’homophonie vair/verre.

Disney avait-il raison de chausser des pantoufles de verre à Cendrillon plutôt que des escarpins de « vair » (menu vair, fourrure d’écureuil gris) ? Si l’on tient en compte le simple fait que le conte de Charles Perrault n’est pas original, mais est plutôt la prolongation de la tradition orale. Trente-huit versions sont relevées en France (en excluant les versions régionales) et toutes ne mentionnent pas obligatoirement le type de soulier, pantoufle, sandale ou chaussure. Il semble donc bien évident que la polémique est ici morte dans l’œuf et que Disney est innocent (pour une fois). Ce n’est pas la traduction qui est fautive, c’est le texte original de référence.

Des caps et des plaines :

Les langues des explorateurs d’origines différentes et leur méconnaissance de l’autre sont propices aux interférences. Lorsque Jacques Cartier nomma au Canada, « Cap-d’Espoir » un cap de la péninsule gaspésienne situé entre Percé et Grande-Rivière, il a déjà porté le nom de Cap-Désespoir, car les Anglais nommaient cette localité Cape Despair. Ce contresens d’origine phonétique est à rapprocher de la déformation de lighthouse en « litousse » (var. « létousse ») dans le parler des Gaspésiens. À chaque groupe linguistique ses traductions fantaisistes et ses créations toponymiques et lexicales.

Les plaines d’Abraham :

Combien de garde-chiourmes de la langue française au Québec (ou en France) savent que l’appellation populaire « les plaines d’Abraham », haut lieu historique, cache en fait un superbe anglicisme? Le toponyme Plains of Abraham figure pour la première fois sur une carte des débuts de l’occupation anglaise. Retraduit en français, il a donné « les plaines d’Abraham ». Sous le Régime français, on a toujours désigné les terrains situés en haut de la terre d’Abraham Martin (1589-1664) « les Hauteurs d’Abraham». Ces hauteurs du promontoire de Québec forment un plateau et non une plaine, terme impropre ici. Le Plateau d’Abraham eut été plus judicieux.

La bataille des plaines d’Abraham n’aurait duré qu’une quinzaine de minutes. Un interprète étranger connaissant mal la toponymie canadienne entendit dans ses écouteurs… the Plains of Abraham, ce qu’il traduisit aussitôt par « les avions d’Abraham ». Une mauvaise interprétation doublée d’une mauvaise connaissance des lieux lui donna « The planes of Abraham ». Les auditeurs attentifs en restèrent interloqués. La maîtrise des langues ne suffit pas pour bien traduire. La langue est aussi et surtout le véhicule de la culture.

Un bras armé :

Il ne suffit pas d’ouvrir un dictionnaire pour savoir traduire. Certains dialoguistes pourraient bien en prendre de la graine. Dans le film « G.I. Joe : Retaliation » sorti en 2013, il y a une ribambelle d’occasions de rire pour les veinards qui possèdent plusieurs langues. Pour commencer, dans le bunker où sont réunis les représentants des grandes puissances, chacun a une mallette pour lancer une attaque nucléaire. Les caractères des chinois sont en coréens. Sur celle des français il y a écrit le mot « bras » puisque l’américain « arm » pour « armer » peut également avoir ce deuxième sens. Il y a également « avorter » puisqu’ « abortion » signifie aussi « annuler ». Quant à la prison censée se situer dans l’ex Allemagne de l’Est on y trouve à l’entrée un signe « Einsargen » qui signifie plutôt « mettre en bière ». C’est aux grands éclats de rire dans les salles de cinéma que l’on pouvait distinguer les polyglottes

 

Une mouche éventrée :

Elle est plutôt étrange, dans un roman de Margaret Atwood, cette «mouche éventrée» en lieu et place d’une braguette ouverte (an open fly). La chose existant des deux côtés de l’Atlantique, cette boulette ne peut être que la conséquence d’un moment d’inattention d’un traducteur fatigué ou payé à la tâche. Elle n’est pas sans rappeler la fameuse traduction mecanique de « Time flies like an arrow » par «Les mouches du temps aiment une flèche». Il ne faut jamais confier sa traduction à un ordinateur.

Une station-service pour acceuiller des trains :

Dans le roman de Marilyn French – Toilettes pour femmes – , « Down at the Sunoco station there was a full-sized cardboard poster of a lady in a bathing suit » a été transformé en français par : « à la gare de Sonnoco [ ?], une photo grandeur nature d’une dame en maillot de bain ». Le traducteur imaginatif transforme ici une station-service en gare ferroviaire. Cet exemple confirme que tout texte recèle une part d’implicite sous la surface des mots. Ces compléments cognitifs sont essentiels à la construction du sens. En gros, il vaut mieux savoir de quoi, on parle.

Bavures militaires :

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Wehrmacht encercle Bastogne et exige la reddition sans conditions des Américains. Le Général McAuliffe leur fit cette réponse laconique, restée célèbre : « Nuts! », ce qui signifie « Que dalle ». La traduction littérale de l’interprète allemand : « Noix! », plongea les généraux allemands dans un océan de perplexité.

Sur une note plus lourde, et même si l’on se doit de croire en l’inéluctabilité de la décision de Truman et de son Etat-Major, le triste sort d’Hiroshima aurait été la conséquence d’une erreur de traduction. A l’issue de la Conférence de Potsdam, en juillet 1945, les Alliés adressent un ultimatum au Japon. Ils exigent la capitulation totale et inconditionnelle. À Tokyo, les journalistes pressèrent le premier ministre Kantaro Suzuki de leur communiquer la réaction des autorités. Il leur répondit que son gouvernement « s’abstenait de tout commentaire pour le moment ». Dans sa déclaration, il utilisa le mot mokusatsu, très polysémique. Les agences de presse et les traducteurs lui donnèrent le sens de « traiter avec un mépris silencieux », « dédaigner », « ne pas tenir compte » (to ignore), ce qui faisait dire en substance au premier ministre : « Nous rejetons catégoriquement votre ultimatum. » Irrités par le ton apparemment arrogant de cette réponse, les Américains y virent une fin de non-recevoir. Dix jours plus tard, ils lançaient leur bombe atomique sur la ville japonaise. Cette interprétation de traduction coûta peut-être la vie à 70 000 personnes. Mais on en doutera puisque suivra bientôt le largage de la deuxième bombe sur Nagasaki.

Approximation :

Faire du mot « hémicycle » un synonyme de House of Commons, comme cela s’est vu dans la traduction d’un document officiel, c’est ignorer que l’enceinte où siègent les élus canadiens est rectangulaire, contrairement à celle de l’Assemblée nationale en France qui, elle, a la forme d’un demi-cercle. Il ne faut pas confondre les figures géométriques. Il eut été préférable de choisir la Chambre des Commons, puisqu’il n’y a pas vraiment d’équivalent à cette situation fort spécifique.

D’autres erreurs de traduction, plus anodines, font sourire. L’abbé Prévost, traduisant la relation de voyages de William Towston, rencontra un passage où il était dit que le navigateur anglais, n’ayant plus de voiles entières, employa « a bonnet », c’est-à-dire une voile légère attachée à une voile principale inférieure. Peu versé dans les termes de marine, l’auteur de Manon Lescaut écrivit sans sourciller : « Towston suspendit à son mât son vieux bonnet avec lequel il se conduisit à l’île de Wight. »

Pour rester dans l’habillement, Pierre-Antoine de La Place, premier traducteur de Shakespeare après Voltaire, traduisit le titre de la comédie de Colley Cibber Love’s Last Shift / « Le dernier expédient de l’amour » par « La dernière chemise de l’amour ».

Faux amis célèbre :

On ne compte plus les incidents diplomatiques ou politiques provoqués par la traduction anglaise du verbe « demander », dont la ressemblance avec « to demand » (exiger) évoque malencontreusement une équivalence de sens. Vers 1830, Paris et Washington avaient engagé des pourparlers au sujet d’une indemnité. Le ton était vif et le président Jackson avait proposé au Congrès des mesures d’un caractère exceptionnel. Le message que la France fit parvenir à la Maison-Blanche commençait ainsi : « Le gouvernement français demande… », ce qu’un secrétaire traduisit par « The French Government demands… » La réaction du président américain fut immédiate et énergique : « Si le gouvernement français ose “exiger” quoi que ce soit des États-Unis, il n’obtiendra rien. » Le calme revint une fois la traduction corrigée.

Contresens intéressant :

Un traducteur anglais traduisit un jour « Dieu défend l’adultère » (God forbids adultery) par « God defends adultery » (Dieu protège l’adultère) oubliant sans doute que les deux verbes sont des faux amis. Sa version ouvrait la voie à une libéralisation des mœurs, l’infidélité de la traduction conduisant à l’infidélité conjugale.

La figue d’Adam :

On sait qu’il n’y avait pas de pommiers dans les pays bibliques. Pourquoi alors en français le fruit défendu est-il une pomme? Il s’agit d’une mauvaise traduction du mot latin pomum, qui signifie un fruit quelconque, et non le fruit du pommier (malum). L’arbre de la connaissance ne serait pas un pommier, mais probablement un figuier. Ce serait donc une figue que, selon la légende de la Genèse, Ève aurait donnée à manger à Adam et qui lui serait restée en travers de la gorge.

D’ailleurs, la Bible, abondamment traduite et issue à la base d’une tradition orale, foisonne d’erreurs. Tout le monde connaît le passage de l’Évangile où il est dit qu’« il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (Mt, 19, 24). L’image d’un chameau passant par le chas d’une aiguille est assez insolite. Ce n’est pas ce que dit le texte grec. Le traducteur de cet Évangile en latin a confondu les mots kamelos (chameau) et kamilos (câble). Mais l’enseignement étant clair, l’image puissante, les exégètes n’ont pas jugé utile de rectifier la faute.

Bourdes d’interprètes :

Lors d’une tournée en Chine, le maire de Montréal Jean Drapeau a invité ses auditeurs, par l’entremise de son interprète chinois, « à battre son frère quand il est ivre ». Étonnés d’entendre le magistrat préconiser une telle violence, les journalistes ont réclamé le texte de son allocution. Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir que le maire avait dit qu’« il faut battre le fer quand il est chaud ». Un grand merci à l’interprète inattentif ou ignorant.

Un délégué espagnol dit en ouvrant son micro : « Estoy constipado, perdónadme », (Je suis enrhumé, veuillez m’excuser). Distraite, l’interprète traduit : « Excusez-moi, je suis constipé. » Explosion de rires au sein de la délégation française qui se tord. Tout le monde Se branche sur le canal français et se retourne vers les cabines. L’interprète, confuse, tente de s’expliquer; rien n’y fait. Au milieu de l’hilarité générale, la malheureuse est invitée à quitter les lieux.

En conclusion, pour faire une bonne, c’est-à-dire, une vraie traduction il faudra être vigilant et connaitre le milieu culturel de la langue cible, ainsi que celui de la langue originelle. C’est ce qui fera toujours la différence entre les traducteurs mécaniques et les professionnels.

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Cette entrée a été publiée le 02/06/2015 par dans Chroniques.

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